Mon quartier
Ce matin, en sortant de chez moi, le froid me mordait encore le nez avec l’enthousiasme d’un huissier venu récupérer une dette. Pourtant, les Saints de glace étaient censés être derrière nous depuis des jours. Le calendrier affichait fièrement « printemps », mais dans le quartier, on oscillait encore entre novembre humide et camp d’entraînement en Sibérie orientale. Comme chaque matin, elle était là. Assise sur son petit mur. Immobile. Le visage tourné vers le soleil comme une fleur fatiguée essayant de récupérer les deux derniers watts de chaleur disponibles avant la prochaine averse.
Elle, c’est Fanny de Candolle. Une légende locale.
Tous les jours, dès qu’un rayon de soleil traversait les nuages par erreur administrative, Fanny sortait immédiatement de chez elle pour aller se réchauffer dehors. Oui, dehors. Parce qu’à l’intérieur, malgré les radiateurs, la température évoquait davantage une cave d’affinage pour gruyères qu’un logement chauffé.
Pourtant, tout avait été tenté.
La coopérative avait été appelée. Géraldine était venue, sérieuse, concentrée, carnet à la main, avec ce regard très particulier des gens qui veulent sincèrement résoudre un problème… mais qui comprennent déjà intérieurement qu’ils vont surtout produire un rapport de 14 pages et repartir avec un air grave.
Ramon, le concierge, avait purgé les radiateurs cinq fois. À ce niveau-là, les radiateurs avaient probablement davantage besoin d’un soutien psychologique que d’une purge technique.
Alors Géraldine avait expliqué, avec beaucoup de conviction, de schémas invisibles et de mots comme “optimisation thermique”, “circuit basse température” et “transition énergétique”, qu’avec les nouveaux travaux, tout allait changer.
Et les travaux ont effectivement eu lieu.
Aujourd’hui, les façades brillent. Les fenêtres sont triples vitrages.
Les normes énergétiques sont respectées.
Les échafaudages ont disparu.
Les ouvriers aussi.
Même les pigeons semblent mieux isolés.
Mais le chauffage, lui, continue manifestement une grève silencieuse et reconductible.
Pour échapper au bruit des rénovations, Fanny marche beaucoup dans le quartier. Nous parlons souvent ensemble.
La coopérative lui avait même offert un casque antibruit.
Un geste attentionné.
Bon… dans les faits, le casque réduisait surtout la capacité à entendre ses propres pensées pendant que les marteaux-piqueurs perforaient directement son âme.
Alors Fanny avait amélioré le système.
Elle s’était fabriqué une deuxième protection en crochet noir, cousue à la main.
Une sorte de haute couture post-apocalyptique.
On aurait dit un mélange entre une grand-mère suisse, un ninja artisanal et une résistante acoustique.
Il faut dire qu’elle a traversé plusieurs saisons de travaux.
Et quand je dis “saisons”, je parle d’un cycle climatique complet.
D’abord, il y eut les travaux d’étanchéité sous son immeuble.
Une histoire qu’elle raconte encore en riant tellement l’absurdité a dépassé le raisonnable.
L’étanchéité avait été réalisée avec une telle créativité technique qu’après une grosse pluie, les voisins du dessous ont vu une partie du plafond venir s’écraser sur leur bureau avec la grâce d’un piano dans un dessin animé.
Une rénovation immersive.
Très immersive.
Heureusement, plus de peur que de mal.
L’ordinateur a pu être réparé.
Le reste, détrempé, est parti à la poubelle dans un silence humide.
Puis vint la grande rénovation énergétique de son immeuble.
Parce qu’un matin, le bâtiment avait appris qu’il “n’était plus aux normes”.
Deux ans de bruit.
Deux ans de poussière.
Deux ans de bâches flottantes, de perceuses hystériques et de réveils matinaux au son du marteau-piqueur.
Fanny sortait alors avec son chat.
Son compagnon de promenade.
Son petit colocataire silencieux des années de chantier.
Puis un jour, le chat n’est jamais revenu.
Depuis, elle continue pourtant à déposer un peu de nourriture dans son bol.
Discrètement.
Comme on laisse une veilleuse allumée dans une maison vide.
Comme si l’espoir refusait lui aussi de déménager.
Elle a supporté tout cela avec une patience admirable.
Comme beaucoup d’habitants du quartier.
Parce qu’il faut être prêts pour 2050. Mais elle se sera plus là !P
Les immeubles doivent moins consommer, mieux respirer, mieux isoler, sauver la planète, réduire les émissions, préparer l’avenir.
Sur le papier, c’est magnifique.
Un futur vert, intelligent, durable.
En attendant, dans le quartier, certains habitants sont désormais capables d’identifier une marque de perceuse uniquement grâce aux vibrations du sol et au type de migraine provoquée.
Avec les années, Fanny a finalement dû quitter son appartement pour entrer dans une structure médicalisée plus adaptée.
Et comme il y avait justement une résidence dans le quartier, elle s’était dit que c’était parfait.
Elle pourrait garder ses habitudes.
Sa coiffeuse.
Ses commerces.
Ses trajets.
Ses petits repères.
Et continuer à attendre, avec l’ensemble du quartier, l’ouverture du fameux deuxième magasin alimentaire.
Ce commerce est devenu une sorte de créature mythologique locale.
Quand on pose une question, la réponse reste toujours la même :
« Oui, oui… avant l’été. »
Mais personne ne précise jamais l’année.
Ni même le siècle.
Alors Fanny a commencé à trier sa vie.
Les objets.
Les souvenirs.
Les cartons remplis de “ça peut encore servir”.
Les sacs plastiques gardés depuis 1998 “parce qu’ils sont solides”.
Les boutons orphelins.
Les clés dont personne ne connaît plus la serrure.
Elle a donné, jeté, rangé.
Puis elle a déposé son dossier.
Très vite, un appartement s’est libéré.
Elle l’a accepté avec joie, heureuse d’avoir enfin trouvé un endroit confortable, adapté, avec toutes les commodités sur place.
Ce qu’elle ignorait encore…
…c’est que cet immeuble-là non plus n’était pas aux normes.
Et qu’il fallait aussi le rénover.
Quatre ans de travaux.
Avec les résidents à l’intérieur.
À ce stade, même les murs semblaient fatigués.
Alors Fanny a repris ses promenades.
Elle tourne dans le quartier comme une survivante douce et élégante des grandes guerres thermiques modernes.
Elle cherche un coin de soleil.
S’assied parfois sur son mur.
Observe les ouvriers.
Les échafaudages.
Les bâches qui montent et descendent comme les saisons.
Finalement, Fanny aura passé plus de 12 % de sa vie au rythme des rénovations énergétiques.
Douze pour cent.
Certaines personnes ont fait des études de médecine plus courtes.
Ce matin, je lui ai dit qu’il faudrait écrire son histoire.
Elle a ri.
Puis elle a répondu non.
Alors je lui ai dit que je le ferais à sa place.
Et voilà.
PS : Toute ressemblance avec une personne du quartier serait purement… documentaire.
Ps 2 : les travaux sont en pause de midi à 13h30 !
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